03 septembre 2020 / Compétences et expertise / Vitagora / Sciences et technologies
Redorer l’image de la frite : une friture profonde moins grasse est-elle possible ?

Beignets, panures, frites… La friture profonde est un mode de cuisson très populaire, notamment à domicile. Problème : le taux de matière grasse associé, avec des enjeux sur le plan nutritionnel. Comment fonctionne le processus de friture ? Quel rôle joue la friteuse sur le résultat obtenu en terme de matière grasse ? Peut-on l’améliorer – notamment à domicile ? Résultats du projet Fry’In labellisé par Vitagora.
Pourquoi s’y intéresser ?
- A l’échelle mondiale, la consommation de frites dépasse les 11 milliards de kilos par an, ce qui représente près de 350 kilos de frites soit 45,5 kg de matières grasses consommées chaque seconde.
- A l’échelle française, 3/4 de la consommation annuelle de pommes de terre sont destinés aux frites et produits surgelés.
- En France, 54 % des hommes et 44 % des femmes sont en surpoids ou obèses. L’obésité représente pour l’Assurance Maladie un coût total de prise en charge de 6,5 milliards d’euros. Elle serait responsable de 10 à 13% des décès en Europe (source : Santé Publique France).
- La cuisson par friture profonde (immersion dans l’huile) est responsable notamment de la formation d’acrylamide, substance chimique à la toxicité mise en évidence depuis 2002.
- Si le processus de friture profonde a été optimisé à destination des applications industrielles, la friture à domicile est longtemps restée peu étudiée.
Les Français aiment les frites. Plat populaire et convivial, que l’on déguste avec les doigts, la frite réunit des générations de consommateurs autour du plaisir de la table – à la maison ou à l’extérieur. Selon une étude menée par le CNIPT (Comité national interprofessionnel de la pomme de terre) en 2015, 87 % des Français mangent des frites à leur domicile et 68 % en restauration hors foyer (source). Ce qui plaît dans une « bonne frite » ? Elle doit être « croustillante » pour 79% des interrogés et… « préparée à la friteuse » pour 69%, sous-entendu, en friture profonde, c’est-à-dire par immersion dans l’huile.
Problème : en raison de leur imprégnation en huile et de l’oxydation des huiles de friture, les aliments cuits en friture profonde présentent à la fois un profil nutritionnel peu recommandable – entre 10% et 15% de matières grasses pour une frite, jusqu’à 40% pour des chips – et un risque de dégradation pouvant aller jusqu’à la toxicité.
L’UMR GENIAL, aujourd’hui rebaptisée UMR SayFood suite à sa fusion avec l’UMR GMPA, s’intéresse depuis le milieu des années 90 à l’amélioration du processus de friture profonde, et notamment dans le cadre de Fry’In, un projet d’innovation collaboratif arrivé à clôture en fin d’année 2018 et labellisé par Vitagora.
Redorer l’image de la frite, pour qu’elle soit plus saine même si cuite en immersion : utopie… ou question de technologie ? Comment optimiser le processus de friture profonde, notamment au domicile des consommateurs et en RHF, pour limiter la toxicité et la teneur en matière grasse des produits frits ? Quel est le rôle joué par la friteuse ?
Eléments de réponse avec Olivier Vitrac, chercheur à l’INRAE au sein de l’UMR SayFood, et spécialiste des phénomènes de transferts dans les aliments et les emballages.
L’UMR GENIAL (Ingénierie Procédés des Aliments) / L’UMR SayFood
L’UMR GENIAL s’intéresse à l’élaboration raisonnée des aliments, c’est-à-dire en considérant que les multiples caractéristiques du produit final (propriétés organoleptiques et nutritionnelles, sécurité sanitaire, facilité de préparation, etc.) et les attentes des consommateurs sont des cibles à atteindre en maîtrisant les interactions produits‐procédés. L’UMR GENIAL s’appuie sur son expertise dans les domaines disciplinaires suivants : Génie des procédés ; Physico-chimie / élaboration de la structure ; Génie de la réaction (bio)chimique ; Génie des interfaces et transferts de matière ; Sécurité sanitaire ; Contaminants ; Comportement des consommateurs ; Métrologie ; Modélisation et Simulation.
En janvier 2020, l’UMG GENIAL a fusionné avec l’UMR GMPA pour constituer l’UMR SayFood, « Paris-Saclay food and bioproduct engineering ». La nouvelle unité est complètement intégrée à l’Université Paris-Saclay et à ses deux entités « Life Sciences and Health » et « Sciences de l’ingénierie et des systèmes ». La construction interdisciplinaire met en avant l’ingénierie des produits et des procédés pour des systèmes alimentaires durables, de la conception à la consommation.
Olivier Vitrac
Olivier Vitrac est un chercheur à l’INRAE, spécialiste de l’analyse des phénomènes de transferts à l’échelle moléculaire. Diplômé d’AgroSup Dijon et de l’ESPCI Paris, Olivier Vitrac a démarré ses travaux de recherche sur l’opération de friture (thèse AgroParisTech) avant de rejoindre l’INRAE en 2001 pour étudier les phénomènes intimes qui contrôlent la migration des substances des emballages. En intégrant l’UMR GENIAL en 2006, il a repris des activités de recherche autour de la friture avec les outils et les concepts de la physique des milieux denses.
Olivier Vitrac est motivé par l’envie de repenser le fondement même des sciences de l’ingénieur : « sécurité, environnement, et résilience doivent devenir centrales – et ne peuvent plus arriver qu’à la fin d’un process de production ». Ses travaux de recherche visent ainsi à mettre en place une ingénierie plus globale intégrant via la modélisation un grand nombre d’échelles (molécules, produits, procédés, consommateurs, filières) et plus à même d’explorer un plus grand espace des possibles.
Cette construction est intégrée au réseau d’excellence Respore de l’Université Paris-Saclay et plus particulièrement à ses axes « vers une modélisation à toutes les échelles » et « Sciences environnementales et Sécurité ». Les activités de modélisation et simulation avancées de l’UMR SayFood sont portées aujourd’hui dans une équipe dédiée « Modélisation et Ingénierie par le Calcul ».
Le projet Fry’In : pour une friture plus saine à domicile et en RHF
Les frites à la maison : laissées pour compte de la R&D ?
Bien que le phénomène de la friture profonde ait été étudié dans le cadre de l’amélioration des procédés industriels depuis les années 1990, les échelles domestique et de la restauration collective n’avaient encore que peu bénéficié d’avancées technologiques jusqu’à aujourd’hui.
Olivier Vitrac se rappelle : « Les premières études sur la friture remontent au milieu des années 1990 – au sein de notre UMR, nous ne comptons pas moins de 8 thèses sur le sujet. Par exemple, nos premiers travaux ont permis à l’industrie agroalimentaire de diminuer la teneur en matière grasse des produits frits : notre laboratoire a ainsi permis au groupe Mc Cain d’explorer des stratégies pour limiter l’imprégnation en huile jusqu’à -70%. »
« Mais ces solutions technologiques n’avaient pas encore été transférées à de petits dispositifs, notamment à domicile, où les équipements sont encore largement sous-optimisés. Nous avons donc voulu nous pencher sur l’optimisation des dispositifs domestiques de friture profonde, les friteuses domestiques de 3 à 5 L ainsi que celles de 15 à 25 L utilisées par la restauration collective (cantines, etc.). »
Projet Fry’In : objectifs, brevets et publications
Devant ce constat, le projet d’innovation collaboratif Fry’In voit le jour en 2014. Labellisé par Vitagora, et réunissant au démarrage le laboratoire de recherche UMR GENIAL, le laboratoire Interdisciplinaire Carnot de Bourgogne, et les entreprises Adventys, Ethera, Lesieur, et le groupe SEB, ce projet avait pour objectif de développer de nouveaux procédés domestiques et RHF de friture profonde dans le but :
- D’obtenir des produits alimentaires frits aux qualités nutritionnelles améliorées :
- diminution de la quantité d’huile utilisée et absorbée dans le produit.
- optimisation des produits riches en composés d’intérêt nutritionnel
- Tout en conservant les qualités sensorielles des produits alimentaires frits (goût, aspect)
Pour répondre à cet enjeu, le projet FRY’IN ambitionnait de travailler à la fois sur l’ingénierie des procédés de friture profonde mais aussi sur les interactions entre les produits alimentaires utilisés lors de la friture (huile/produits type pommes de terre).
La friture profonde, un sacré phénomène
Qui aurait pu voir en la frite un objet d’études en sciences physiques ? Si cet aliment familial, sujet à d’interminables et amicales disputes franco-belges, s’est popularisé dans le monde entier, il n’en reste pas moins le résultat d’un phénomène physique « à la fois rapide et brutal », selon le regard d’Olivier Vitrac : la friture profonde.

Ce moment où la frite devient grasse
Comprendre comment fonctionne la friture a constitué une part importante du projet Fry’In. « Pour optimiser la friture, il était essentiel de décrire le phénomène de façon très précise et avec une approche de physicien », résume Olivier Vitrac.
C’est la friture profonde « en batch » qui constitue le domaine d’étude du projet Fry’In. « Dans ce type de friture, ce n’est pas le bain de friture qui fait pénétrer la graisse dans les frites. C’est en fait le moment très bref où l’on retire les frites du bain d’huile. »
Plongée dans un bain d’huile à 180°C, la frite crée une barrière de vapeur qui empêche l’huile de pénétrer : c’est ce que l’on appelle le phénomène de suppression. Dès lors que l’on retire la frite du bain de friture, la température retombe, l’effet barrière n’est plus, et l’imprégnation de l’huile se réalise en l’espace d’un dixième de seconde. « D’un point de vue physique, ce serait donc le fait de retirer la frite de son bain d’huile brûlante, et non pas de l’y plonger, qui l’imprégnerait en huile. »
Mise à nu de la friture
Comment se forme le film d’huile qui se forme et s’accroche à la frite ? Quelle en est l’épaisseur ? Comment procéder pour la retirer avec le plus d’efficacité ? Comment se comporte l’huile au début du refroidissement ?
Quantification de la prise d’huile en cours de friture, mécanisme d’imbibition, caractérisation et modélisation du mécanisme d’écoulement et d’égouttage de l’huile, oxydation… Pour comprendre avec précision le phénomène de friture profonde, le laboratoire GENIAL a fait appel à des équipements peu habituels dans le domaine : spectroscopie et imagerie infrarouges en mode ATR, photo-ionisation, mesures DSC, imagerie rapide.
« Nous avons découvert des choses très rigolotes ! », évoque Olivier Vitrac avec le sourire. « Par exemple, nous savons désormais que l’oxygène disparait à 5 mm sous la surface de la frite : l’oxygène minéral devient un oxygène chimique, embarqué. Ce sont les hydropéroxydes, qui sont par ailleurs à l’origine des odeurs ainsi que de la toxicité. »
Tous les aspects négatifs de la friture profonde ont pu ainsi être explorés dans le cadre du projet Fry’In. « Avec l’ensemble de ces connaissances, nous étions en mesure de développer une friteuse permettant de réduire l’imprégnation en huile des frites. Et nous avons commencé à voir un lien entre le design de la friteuse, la conduite du procédé, et ce qui se passe sur la frite. »
Réinventer le concept-même de friteuse
« La question centrale était alors : que rajouter à la friture batch domestique pour obtenir des frites moins grasses ? », résume Olivier Vitrac. Deux prototypes de friteuses « nouvelle génération » ont vu le jour dans le cadre du projet Fry’In : « nous avons tout changé au dispositif habituel de la friteuse », ajoute-t-il.

Un premier prototype, version « beta test »
Une première version d’un prototype de 2 mètres de haut, affectueusement surnommée « wall-e » par Olivier Vitrac en référence au robot vétuste mais attachant de Pixar, a permis d’explorer de premières pistes d’amélioration.
« Ce prototype tenait vraiment du bricolage : comme si l’on avait collé un four micro-ondes à une friteuse. Mais des premiers éléments étaient instructifs : le panier de la friture était pensé de façon verticale, et un rayonnement par micro-ondes au moment de retirer les frites permettait de maintenir l’ébullition pour limiter l’imprégnation d’huile. En même temps, l’égouttage était favorisé par une source de chaleur projetée. »
Un deuxième prototype : des frites moins grasses, une huile moins oxydée
Olivier Vitrac continue : « la deuxième version est plus aboutie, et plus réfléchie. Il s’agit d’un concept de friture par décongélation au magnétron, avec un bain d’huile qui monte et descend. Le magnétron reste actif pour maintenir l’ébullition. L’effet d’avalanche est favorisé afin que l’huile glisse très vite dans le bain l’huile, sans s’accrocher aux frites. Grâce à cet écoulage, l’imprégnation en huile des frites est limitée. »
Cet équipement oblong et vertical, que l’on peut facilement disposer sur une table, représente de nombreux avantages complémentaires aux yeux du chercheur :
- Une cuisson très rapide (moins de 5 minutes) ;
- L’huile est apportée en format « cartouche », ce qui facilite le nettoyage ;
- La qualité nutritionnelle des frites est optimisée car ce processus ne nécessite pas de second bain de friture ;
- Un travail sur les filtres permet la dégradation des molécules odorantes : cela en limite l’encrassement et assainit les vapeurs qui s’échappent ;
- La friteuse est intégralement fermée : cela limite le problème de l’oxydation, le bain d’huile n’étant pas exposé à l’air.
Suite à ce prototype, de nombreuses publications ont été obtenues du côté de l’UMR GENIAL, dans diverses revues : Journal of Food Engineering, Encyclopedia of Food Security, Sustainability, Elsevier, etc. En parallèle, plusieurs brevets ont été déposés :
- SEB : brevet FR20170056448 titre = FRITEUSE AVEC COUVERCLE ANTI-OXYDATION
- ETHERA : brevets (co-déposant CEA CNRS Ethera) FR 1856413 PCT/FR 2018/050030
- ADVENTYS : brevet FR 1853384
- Un dernier brevet est cours de rédaction entre ADVENTYS et l’UMR GENIAL.
A noter également que ce prototype est en démonstration sur des salons professionnels depuis la fin d’année 2018, date de clôture du projet Fry’In.
« L’aventure continue »
Ces résultats encouragent Olivier Vitrac et son équipe à aller plus loin encore autour de la friture profonde.
« Nous avons touché du doigt une vraie innovation de rupture », se réjouit-il. « C’est une réussite scientifique, autour d’une question agroalimentaire complexe et interdisciplinaire, touchant à la fois à la composition et à la toxicité de l’huile, au design de la friteuse, à la modélisation, au goût, etc. Et l’aventure de la friture profonde continue. »
En effet, des travaux récent, publiés en 2020 dans la revue Elsevier (Revisiting the mechanisms of oil uptake duringdeep-frying) et issus de la thèse réalisée par Maxime Touffet co-dirigée par Gilles Trystram et Olivier Vitrac, suggèrent que le processus est plus complexe et que d’autres types d’imprégnation existent dès les premières minutes d’immersion, par exemple. Pour en savoir plus, lire la thèse de Maxime Touffet Transferts et réactivité de l’huile au cours du procédé de Friture, accessible en ligne sur ce lien.
« Il y a un vrai génie français dans les sciences agroalimentaires. Au sein de notre laboratoire, nous voulons éveiller les consciences que des innovations sont possibles. Nous voulons apporter un nouvel éclairage sur ce procédé ancestral, décrié pour ses méfaits nutritionnels », conclut-il.
Envie d'aller plus loin ?
- Qui a dit que les produits frits devaient être gras ?
- Modeling in food across the scales: towards a universal mass transfer simulator of small molecules in food, September 2020, SN Applied Sciences
- Revisiting the mechanisms of oil uptake during deep-frying, June 2020, Food and Bioproducts Processing
- Effects of oxygenation and process conditions on thermo-oxidation of oil during deep-frying, October 2016, Food and Bioproducts Processing
Mots clés
Friture, nutrition, aliments frits, frites, graisse, alimentation, plaisir de manger, appareil de cuisson, friteuse
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Pour en savoir plus...Pour échanger avec Olivier Vitrac et en savoir plus sur les compétences et travaux de l’UMR SayFood, contactez-moi Elodie da Silva : elodie.dasilva@vitagora.com
Ingénieure agroalimentaire originaire de Toulouse, Elodie est responsable du pôle "Innovation et écosystème" de Vitagora. |
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